[extrait à rapprocher du livre « Lust » (Elfriede Jelinek)]
Personnages : Rosemonde (Bulle Ogier) ; Le patron du magasin de chaussures (Daniel Stuffel) ; La mère du patron (Violette Fleury) ; La mère de Rosemonde (Mista Préchac).
-Rosemonde : j’ai vingt-trois ans. Si j’étais née six jours plus tard, je m’appellerais… héliodore. J’ai des petits seins. J’aime bien la forme de mes jambes. J’ai les cheveux blonds. Depuis mon enfance, je me débrouille seule et ça me plait.
[Une femme apparait en arrière-plan]
-Femme : Tu es réveillée ? Il y a Estelle qui a quitté le magasin avant-hier. J’ai parlé de toi au patron. Il t’engagerait demain si tu veux [si tu voulais]. Ils ont tellement de peine à trouver des vendeuses !
-Rosemonde : tu lui as parlé de moi ?
-Femme : oui, il n’y a pas de problème, je t’assure. Je te donnerai un coup de main au début.
[La femme quitte la pièce]
-Rosemonde : Les gens détestent mon indépendance et essaient toujours de me briser. Ils disent de moi que je suis… paresseuse, sauvage, hystérique.
[1’32 : changement de lieu. Un magasin de chaussure]
-Le patron : vous avez trouvé ce qui vous convient, monsieur ?
-Client 1 : justement j’étais en train de demander si vous (n’) auriez pas (conditionnel de politesse) quelque chose d’un peu plus… enfin, dans le même genre mais un peu plus…
-Le patron : d’un peu plus habillé peut-être ?
-Client 1 : oui, c’est ça.
-Le patron [à Rosemonde] : Rosemonde, je vais m’occuper de ce monsieur. Il y a du rangement à faire derrière.
[Rosemonde quitte son tabouret et va dans l’arrière boutique].
-Client 1 : je voudrais (conditionnel de politesse) un cuir un peu plus souple. Peut-être un peu plus…
-Le patron : peut-être verni…
1’58--------------------[plan suivant dans l’arrière boutique, cadrage sur les fesses de Rosemonde, qui range des boites].
-Rosemonde : godasses, godasses, godasses, godasses (= chaussures)
2’09--------------------[plan de la caisse]
-La mère du patron : pourquoi tu engages toujours de jolies petites mômes qui (ne) savent rien faire ? Celle-ci, tu as vu sa robe ? Elle se croit à la plage.
-Le patron : écoute maman, tu sais très bien que les vieilles mémères ça fait plus vendre aujourd’hui.
-La mère du patron : hier ta nouvelle (employée) a dit à un client que les chaussures qu’il voulait étaient moches (=laides). Tu pourrais au moins lui dire (conditionnel de conseil) qu’elle se mêle de ce qui la regarde. Allez vas-y ! Allez, va lui dire ! Bouge-toi ! (impératifs)
2’34-------------------[le fils y va à contrecœur], [Rosemonde range toujours des boites]
-Le patron : Ça va, ça rentre ce métier ?
-Rosemonde : ça va.
-Le patron : ça vous dirait (=plairait, conditionnel) d’aller faire un petit tour en Alfa (-Roméo) un de ces jours ?
-Rosemonde : vous (n’) avez pas de moto ?
-Le patron : non, j’ai pas de moto.
-Rosemonde : Ben alors tant pis, vous irez faire un petit tour avec votre maman !
-Le patron : c’est malin !
3’12----------------------------[retour dans le magasin]
-Rosemonde : [masse langoureusement la cheville et le pied du client, qui sourit].
-Client 2 (moustachu) : je vous donne mon numéro de téléphone, ou vous me donnez le votre ?
-Rosemonde : [moqueuse] je vous donne mon numéro de téléphone, ou vous me donnez le votre ?
-Client 2 : non mais ça (ne) va pas non ? Vous (n’) êtes pas un peu cinglée ? (=folle)
3’43---------------------------[autre scène avec une jeune cliente en bottes]
-Rosemonde : c’est gentil ce truc-là. Ça vous va bien. [en lui caressant la cuisse]
-Cliente 3 : [étonnement, puis léger sourire]
-Le patron : [regarde]
4’03--------------------------[autre scène avec une cliente en jupe]
-Rosemonde : [lui masse le mollet]
-Cliente 4 : [criant] Qu’est-ce qui vous prend ? Vous êtes folle ? Monsieur ? Monsieur ! [Le patron arrive] Votre vendeuse se permet des gestes ! M’enfin c’est insensé, elle est complètement folle !
-Le patron : mais qu’est-ce qui s’est passé ?
-Rosemonde : c’est ma faute, vraiment, je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête… je suis désolée.
-Le patron [à la cliente] : vraiment… je sais pas, je m’excuse… euh. Je vais appeler une autre vendeuse [il fait signe à -Rosemonde de s’en aller, et la pousse légèrement. Il appelle une autre vendeuse]
-Cliente 4 : on n’a jamais vu quelque chose de pareil !
-Le patron : vraiment je suis désolé.
4’35---------------------------------[autre scène avec un client plus vieux, surveillée pas le patron]
-Rosemonde : [masse la cheville du client]
-Client 5 (vieux) : qu’est-ce que vous faite ?
-Rosemonde : [elle continue et remonte sur le mollet]
-Le patron : Rosemonde !
-Rosemonde : oui monsieur ?
-Le patron : venez ici !
-Rosemonde : oui monsieur !
-Le patron : [menaçant en chuchotant] vous ne resterez pas une minute de plus dans ce magasin ! Fichez le camp immédiatement !
-Rosemonde [fort] : oui monsieur !
-La mère du patron : [chuchotant] vous êtes complètement folle !
-Rosemonde [fort] : oui madame !
-La mère du patron : [chuchotant] vous n’êtes qu’une petite salope !
-Rosemonde [fort] : oui madame !
-Le patron [chuchotant] : allez fichez-moi le camp !
-Rosemonde [fort] : oui monsieur !
-La mère du patron : [prenant son fils à témoin] c’est incroyable
-Le patron : elle est complètement cinglée cette fille
-La mère du patron : complètement
-Le patron : c’est pas possible
-Rosemonde [mettant son manteau] : au revoir mademoiselle, au revoir monsieur, merci beaucoup beaucoup ! (la répétition de « beaucoup » donne un air enfantin qui fait effectivement penser à une folie douce…)
[5’48 : elle sort du magasin, virée, licenciée, renvoyée. Scène passée au ralenti de sa marche (envoie-t-elle tout valser ou a-t-elle le tournis ?) dans la foule, voix off et musique répétitive].
« Nous étions aujourd’hui le vingt décembre. Les fêtes comme on dit, se faisaient menaçantes à l’horizon. La marchandise imposait ses lois à la foule qui partait à l’assaut des magasins. C’était l’époque de l’année où se remarquait le mieux une tendance marquée à la schizophrénie. Un phénomène qui tendait de plus en plus à affecter le corps social tout entier. La neige n’était pas encore arrivée, ce qui était dans le fond normal pour la saison. »
[Musique rock. Rire de Rosemonde dans la foule]. Fin en 7’48.
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Ce passage traite simultanément d’une société machiste et capitaliste, dont la froideur est cachée par les codes de politesse et la musique feutrée du magasin.
Machiste : la recherche de possession sexuelle de la femme-employée, par le client ou le patron (qui met en avant son « Alfa Romeo »). En contrepoint, l’échange de sensations (massages et caresses des pieds) est successivement compris par les clients comme des avances (l’homme moustachu), une possibilité lointaine (la femme aux bottes), un geste déplacé (la femme en jupe) et enfin un geste incompris (le vieux). Le spectateur est bien sûr renvoyé à ses propres codes.
Capitaliste : la société de surconsommation est rendue présente par les rayonnages de boites de chaussures. Notez aussi que les vendeuses sont interchangeables, donc sont elles-mêmes des objets!
La politesse surjouée à la fin de la scène, marque une défiance de Rosemonde envers le vernis social.
Qui est vraiment le plus inhumain ? Qui est vraiment inadapté?
Activité :
Que pensez-vous des réactions des quatre clients ?
Vous pouvez les comparer :
« le moustachu (client 2) est plus vif que le vieux (client 5) : il pense que Rosemonde lui fait des avances ». « La jeune femme (cliente 3) prend le massage avec davantage de délicatesse que la femme en jupe (cliente 4). »
Ou utiliser des superlatifs :
« Le moustachu est le client qui correspond le mieux au modèle du macho ». « La cliente en jupe est la plus virulente de tous » (au masculin car il y a deux hommes dans le groupe de clients).
Comment auriez-vous réagis ? Quel est le client le plus proche de vous ?
Inventez votre propre intervention.
Bon travail,
Philippe le 13/03